« On nous prend pour des fous, au début. » Mélanie Couderc le dit sans amertume, presque amusée. Pourtant, derrière cette serre de 3 400 m² entièrement en verre qui pousse à Conne-de-Labarde, près de Bergerac, il y a une réflexion longue et une audace technique rare dans le Périgord.
Du tunnel de 200 m² à la serre de verre
Le GAEC Couderc & Fils cultive bio depuis 1980. Adrien Couderc, le fils, a hérité de cette terre et de cette exigence. Il y a quelques années, le couple s’est lancé dans une première expérience : un tunnel de culture de 200 m² où une centaine de plants exotiques ont trouvé place. Bananes, mangues, avocats, goyaves, agrumes. Des fruits qu’on n’attend pas sous le ciel de la Dordogne.
Le succès de ce petit tunnel a nourci l’ambition. Mais passer de 200 à 3 400 m², c’est changer d’échelle et de nature. La nouvelle serre n’est pas une simple extension : c’est une démonstration de principe, conçue pour prouver qu’on peut cultiver des fruits de zone tropicale sans brûler de gaz, de fioul ni d’électricité de chauffage.
Le sous-sol comme chauffage, le soleil comme couverture
Le système repose sur deux puits géothermiques, des puits canadiens, qui captent la chaleur du sous-sol, stable autour de 13°. Un ventilateur unique consomme de l’électricité. C’est tout. Le reste du chauffage vient de la terre elle-même, et de l’ensoleillement capté par 3 400 m² de verre.
Sur le toit, la couverture photovoltaïque à hauteur d’environ 38 % produit une partie de l’énergie nécessaire. L’arrosage, lui, passe par un goutte-à-goutte précis. Le couple ne vend pas de l’exotique à tout prix : il vend de l’exotique qui tient compte du sol, du sous-sol, du ciel local.
Partenaire de l’opération, la start-up bordelaise EnerVivo a accompagné la conception. La ferme Couderc sert de pilote et de démonstrateur en R&D pendant trois ans. Le modèle, s’il tient, pourrait être répliqué ailleurs. Mais pour l’instant, il s’agit de vérifier, pas d’extrapoler.
Plantation au printemps, premiers fruits fin 2027
La plantation est prévue au printemps 2026. Les premiers fruits ne devraient pas arriver avant fin 2027. Entre-temps, il y aura le temps de régler, de tâtonner, d’ajuster le goutte-à-goutte et les flux d’air. La serre restera un chantier vivant, pas une vitrine.
Quand la production démarrera, la commercialisation passera par les marchés de Bergerac et d’Issigeac, ainsi que par des restaurants locaux. Le couple connaît ses acheteurs, les côtoie déjà sur les marchés de pays. C’est là qu’ils vendront leurs bananes périgourdines, avec l’histoire de la serre en prime.
« On nous prend pour des fous »
Le cycle de production est long, et le climat de la Dordogne, même sous verre, n’est pas celui de Guadeloupe. Le projet reste fragile. Mais c’est précisément ce qui fait le sel de l’entreprise : le pari n’est pas financier, il est technique et presque politique. Montrer qu’on peut produire local ce qu’on importe toujours, sans flamber des énergies fossiles.
La serre de Conne-de-Labarde ne ressemble à rien du paysage alentour. Voilà ce qu’on attend du Périgord. Pas une serre de verre où poussent des bananes. Pourtant, Mélanie et Adrien Couderc y croient suffisamment pour avoir bâti cet équilibre fragile entre le sous-sol stable et le ciel changeant. « On nous prend pour des fous », répète-t-elle. On verra fin 2027 si la folie porte ses fruits.
Nine Crozet est journaliste spécialisée dans le tourisme et le terroir. Elle sillonne la Loire-Atlantique depuis plus de dix ans : marchés de producteurs, vignobles du Muscadet, balades en bord de Loire et tables nantaises. Elle déniche les bonnes adresses loin des sentiers battus et teste elle-même hébergements, recettes et itinéraires avant d’en parler. Son objectif : donner des conseils concrets et vérifiés pour découvrir la région autrement, au rythme des saisons et des rencontres.




