Sur un plateau de fromages nantais, il y en a un qu’on repère tout de suite à sa petite croûte orangée et à son parfum qui ne fait pas dans la discrétion : le Curé Nantais. Derrière ce nom presque comique se cache l’un des rares fromages emblématiques de la Loire-Atlantique, un produit de terroir qui a failli disparaître et qui tient bon depuis plus d’un siècle. Voici tout ce qu’il faut savoir avant de le poser sur votre table.
Qu’est-ce que le Curé Nantais ?
Le Curé Nantais est un fromage au lait cru entier de vache, à pâte molle et à croûte lavée. Concrètement, c’est un cousin de famille du camembert ou du livarot, mais avec une personnalité bien à lui. La pâte est tendre, souple, de couleur ivoire, parfois percée de petits trous ; la croûte, fine et jaune-orangée, est le résultat de lavages réguliers pendant l’affinage.
On le trouve principalement sous deux formes : le carré classique et la fameuse « brigantine », une brique plus allongée. Une précision importante, parce que la confusion est fréquente : le Curé Nantais ne bénéficie d’aucune AOP ni IGP. Ce n’est pas un fromage à appellation protégée mais une marque commerciale, attachée à un savoir-faire et à un lieu plus qu’à un cahier des charges officiel. Ça n’enlève rien à son authenticité, mais autant le dire clairement.
Origine et histoire : la légende du curé
L’histoire du Curé Nantais commence vers 1880 à Saint-Julien-de-Concelles, un village des bords de Loire à une quinzaine de kilomètres de Nantes, en plein vignoble. C’est là qu’intervient le fameux curé qui a donné son nom au fromage.
La tradition raconte qu’un prêtre de passage aurait transmis une recette fromagère à un agriculteur local, Pierre Hivert. Celui-ci se met à fabriquer son fromage et le baptise d’abord « Régal des Gourmets », avant de le rebaptiser « Curé Nantais » en hommage à l’ecclésiastique. D’où venait ce curé ? Les versions divergent : Nantes, la Vendée, parfois la Savoie. Les archives sont minces et c’est précisément ce qui laisse à l’histoire ce parfum de légende. On retiendra surtout qu’un fromage de caractère est né dans une ferme ligérienne à la fin du XIXe siècle.
La suite est plus documentée. L’entreprise d’origine est rachetée en 1987 par un fromager installé à Pornic, dans le Pays de Retz. En 2012, une nouvelle unité de production ouvre ses portes à Pornic, et c’est là, face à l’Atlantique, que le Curé Nantais est aujourd’hui fabriqué par la Fromagerie du Curé Nantais. La marque appartient désormais à un grand groupe laitier, mais la fabrication reste largement manuelle et le lait cru provient toujours de quelques familles d’éleveurs du pays de Retz.
Goût, texture, affinage
Disons-le franchement : le Curé Nantais n’est pas un fromage timide. Son odeur, marquée, évoque parfois le lard fumé et tend à être plus forte que son goût en bouche. La saveur, elle, est aromatique, franche, avec un petit côté salin et iodé qui rappelle qu’on n’est jamais loin de la mer. C’est un fromage « de caractère », plus typé que les tommes ligériennes douces, ce qui explique qu’on le croise souvent sur les belles cartes de fromagers de la région.
L’affinage dure au minimum trois à quatre semaines, souvent davantage, en caves fraîches et humides, sur des planches d’épicéa. Tous les deux jours environ, les fromages sont lavés à l’eau salée, parfois enrichie de muscadet : ce sont ces soins répétés qui donnent à la croûte sa belle teinte orangée et développent les ferments de surface.
Il existe d’ailleurs deux grandes déclinaisons. Le Curé Nantais « nature », lavé à l’eau salée, et le Curé Nantais au muscadet, frotté au vin blanc local, qui gagne un profil plus fruité et une note légèrement vineuse au nez. Plus le fromage est affiné — pâte très souple, croûte bien orangée, odeur puissante — plus il devient animal et corsé. Si vous débutez, choisissez plutôt une pièce jeune : la pâte est encore ferme, l’odeur modérée, et la découverte beaucoup plus douce.
Comment le déguster : muscadet, pain, beurre demi-sel
Le réflexe d’abord : sortez le Curé Nantais du réfrigérateur 30 minutes à une heure avant de le servir. La pâte se détend, les arômes se libèrent, et vous goûtez un tout autre fromage qu’un morceau servi froid. Visez une table autour de 18 à 20 °C.
Côté accord, le mariage le plus évident est aussi le plus réussi : un verre de muscadet. La logique est imparable, puisque le fromage est lui-même parfois lavé à ce vin. La vivacité du muscadet rafraîchit le palais et prolonge le côté salin du fromage. Un gros-plant ou un autre blanc sec et nerveux du pays nantais fonctionne tout aussi bien.
Pour le pain, oubliez la baguette trop neutre : un pain de campagne légèrement acide, un bon levain ou un pain aux céréales encaisse bien les arômes. Et puisqu’on est en Loire-Atlantique, le beurre demi-sel n’est jamais loin : une tartine de pain frais, une lame de beurre salé, une tranche de Curé Nantais, et le tour est joué. Le gras salé du beurre vient équilibrer l’intensité du fromage.
Sa croûte lavée et sa pâte fondante en font aussi un excellent fromage de cuisine. Pané façon camembert frit, gratiné sur des pommes de terre, fondu sur un poisson blanc ou posé sur une galette de sarrasin : il se prête à toutes les versions chaudes. Une bonne façon, d’ailleurs, de le faire goûter aux palais hésitants, dans le même esprit terroir que nos grands classiques comme le beurre blanc nantais.
Où acheter le Curé Nantais
Le circuit le plus direct, c’est la source : la Fromagerie du Curé Nantais à Pornic (16 rue Docteur Auguste Guilmin) dispose d’une boutique attenante à l’atelier. La fromagerie se visite, et la réouverture des visites de la partie production est annoncée pour l’été 2026 — une belle excursion à caser entre deux plages du Pays de Retz.
Plus près de Nantes, de nombreuses crémeries indépendantes proposent du Curé Nantais, souvent en version affinée au muscadet, avec parfois la commande en ligne ou le click & collect. En grande distribution, on le trouve assez facilement dans les supermarchés et hypermarchés de Loire-Atlantique et des Pays de la Loire, au rayon coupe ou en portions emballées. Enfin, plusieurs fromagers spécialisés livrent partout en France pour ceux qui voudraient le découvrir à distance.
Et si vous prolongez la dégustation jusqu’au dessert, restez en terroir nantais avec une part de gâteau nantais au rhum : la boucle gourmande est bouclée.
Questions fréquentes
Le Curé Nantais a-t-il un goût fort ?
Il a un caractère affirmé, c’est vrai, mais son odeur est souvent plus puissante que son goût. Un Curé Nantais jeune reste accessible, avec une note saline plaisante. Plus il est affiné, plus il devient corsé et animal. Pour une première dégustation, choisissez une pièce peu affinée, à la pâte encore ferme.
Comment se conserve-t-il ?
Entier et non entamé, il se garde environ un mois dans le bac à légumes du réfrigérateur. Une fois entamé, consommez-le sous trois à cinq jours. Gardez de préférence le papier du fromager ou un papier sulfurisé, et évitez le film plastique direct qui « asphyxie » le fromage et accentue les odeurs.
Est-il au lait cru ou pasteurisé ?
Le Curé Nantais est classiquement fabriqué au lait cru de vache. Pour cette raison, comme tous les fromages à pâte molle et croûte lavée au lait cru, il est déconseillé aux femmes enceintes en raison du risque de listériose. Vérifiez toujours l’étiquette, et en cas de doute, préférez le consommer cuit à cœur.
Pourquoi s’appelle-t-il « Curé Nantais » ?
Le nom vient d’une légende selon laquelle un curé de passage aurait transmis la recette à l’agriculteur Pierre Hivert vers 1880, à Saint-Julien-de-Concelles. D’abord baptisé « Régal des Gourmets », le fromage fut rebaptisé en hommage à ce prêtre. L’histoire est peu documentée, ce qui lui laisse tout son charme.
Nine Crozet est journaliste spécialisée dans le tourisme et le terroir. Elle sillonne la Loire-Atlantique depuis plus de dix ans : marchés de producteurs, vignobles du Muscadet, balades en bord de Loire et tables nantaises. Elle déniche les bonnes adresses loin des sentiers battus et teste elle-même hébergements, recettes et itinéraires avant d’en parler. Son objectif : donner des conseils concrets et vérifiés pour découvrir la région autrement, au rythme des saisons et des rencontres.
