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185 livres aux armes de Marie-Antoinette : à Périgueux, la moitié d’une bibliothèque royale en accès libre

Nine Crozet, journaliste tourisme Loire-Atlantique
Par Nine Crozet Publié le 18 juin 2026 · 7 min de lecture
185 livres aux armes de Marie-Antoinette

185 volumes. C’est la moitié de ce qui subsiste aujourd’hui de la bibliothèque personnelle de Marie-Antoinette. Et cette moitié, elle est à Périgueux.

Pas à Versailles, pas à Paris. Dans la médiathèque Pierre-Fanlac, au 12 avenue Georges-Pompidou, entre les rayonnages de la vie ordinaire des lecteurs.

Je n’ai jamais été très royaume de France, moi. Trop de paillettes, trop de cérémonial. Mais quand j’ai compris que ces livres étaient là, à quelques pas du parking de la préfecture, j’ai senti quelque chose de déplacé.

Comme si l’Histoire avait oublié de repartir.

Du Petit Trianon à la Dordogne : un détour par la Révolution

La reine avait fait de son petit château un refuge. Là-bas, elle lisait. Des ouvrages de littérature française, d’histoire, de théâtre, quelques textes à tonalité libertine, ce qui se lisait à la fin du XVIIIe siècle quand on était jeune, cultivée, et un peu ennuyée par la cour.

Chaque volume était relié en veau porphyre, ces petites taches de couleur qui font penser à la pierre, avec ses armes frappées à la feuille d’or. Un luxe discret, presque intime.

L’état quasi parfait des reliures dit quelque chose qu’aucun inventaire ne notera. Marie-Antoinette les a peu ouverts. Ces livres étaient peut-être plus un geste de bibliothèque qu’une compagnie de lecture.

On se demande ce qu’elle en a vraiment pensé, elle qui préférait les jardins et les spectacles.

En 1793, tout bascule. Les biens de la famille royale sont confisqués, versés dans les dépôts littéraires parisiens. Les livres deviennent des lots, des numéros, des étiquettes collées au revers des plats.

On oublie qui les avait choisis. Vous imaginez ? Cette bibliothèque intime, réduite à des caisses dans un dépôt.

Michel Damame, professeur de dessin, et le coup de 1798

C’est ici que le récit bascule vers la Dordogne. En 1798, Michel Damame, professeur de dessin à l’école centrale du département, est envoyé à Paris. Sa mission : enrichir la bibliothèque locale.

Il fouille dans les dépôts révolutionnaires, parmi les volumes confisqués. Il choisit. Il sélectionne ceux du Trianon.

Je me demande ce qu’il a vu, Damame, quand il a ouvert le premier volume. Les armes dorées intactes, le veau presque neuf, les étiquettes révolutionnaires encore collées. Est-ce qu’il a compris ce qu’il rapportait ?

Ou est-ce qu’il a simplement trouvé de beaux livres, bien conservés, d’une bibliothèque de qualité ?

Le fait est là : il les a pris. Il les a ramenés. Et depuis, ils n’ont pas bougé.

Périgueux est restée la seule bibliothèque de province à détenir un ensemble cohérent de livres aux armes de Marie-Antoinette. Pas “quelques volumes épars”. 39 ouvrages, 185 volumes, un fonds entier.

La moitié de ce qui existe encore de cette bibliothèque.

Les étiquettes d’inventaire révolutionnaire sont toujours là, au revers des plats. On peut les voir. Ce détail me bouleverse plus que les armes dorées.

C’est la trace de deux vies : celle de la reine qui les a fait relier, celle du commissaire révolutionnaire qui les a catalogués. Deux mondes sur le même cuir.

Robinson Crusoé, 1768, et la lecture d’une reine

Entre les ouvrages, on trouve un Robinson Crusoé dans son édition de 1768. L’original de Defoe date de 1719, mais cette version-là a traversé les décennies pour finir entre les mains de Marie-Antoinette. Qu’est-ce que cette histoire d’île déserte faisait dans sa bibliothèque ?

L’évasion, sans doute. L’idée qu’on puisse, même royalement enfermée, rêver d’ailleurs.

Les genres sont variés : littérature, histoire, théâtre, ces “autres genres prisés à la fin du XVIIIe siècle”. Et puis ces opuscules libertins, discrets, qui disent autre chose de la cour que les portraits officiels. La reine lisait large.

Ou faisait lire large pour elle. On ne saura jamais vraiment.

Ce qui me frappe, c’est la cohérence du fonds. Ce n’est pas une collection de curiosités. C’est une bibliothèque de son temps, choisie par quelqu’un ou pour quelqu’un, avec des goûts, des manques, des audaces.

Vous pouvez la parcourir, aujourd’hui, à Périgueux. La consulter, page après page, avec rendez-vous et pièce d’identité.

Comment les voir : les règles d’une rencontre

La consultation est libre et gratuite. Mais uniquement sur place, sur rendez-vous, avec pièce d’identité. Pas de prêt, pas d’inter-bibliothèques.

Ces livres ne sortent pas. Ils restent où Damame les a déposés, dans cette médiathèque qui porte le nom de Pierre Fanlac, écrivain périgourdin.

Anne-Sophie Lambert, directrice de la médiathèque, veille sur ce fonds. Les prises de vue sont en principe autorisées sans flash, sous contrôle des bibliothécaires. C’est raisonnable.

Le flash abîmerait le veau, les dorures, ces étiquettes révolutionnaires que personne n’a pensé à enlever en deux siècles.

Je trouve cette procédure presque juste. Pas de tapis rouge, pas de vitrine scellée. Juste un rendez-vous, une pièce d’identité, et la présence de quelqu’un qui sait ce que vous tenez.

C’est ainsi que la mémoire devrait fonctionner : accessible, mais pas banale. Gratuite, mais pas anodine.

Le chemin de traverse

On disait à Périgueux que la bibliothèque municipale possédait “des livres de la reine”. Un peu flou, un peu grandiose. Personne n’allait vérifier.

Le fonds a été reconnu pour ce qu’il est : pas un bric-à-brac de volumes royaux, mais un ensemble cohérent, la moitié survivante d’une bibliothèque intime. Le bruit avait raison sans le savoir.

Le mot de l’artisan

« On a toujours su qu’ils étaient là, mais on ne mesurait pas. », Anne-Sophie Lambert, directrice de la médiathèque Pierre-Fanlac de Périgueux.

Ce que personne ne vous dira à l’office du tourisme

Les livres ne sont pas présentés dans une salle dédiée. Ils sont dans les réserves, sortis sur demande. Pas de panneau “Marie-Antoinette passa par ici” dans le hall.

Le rendez-vous est à prendre en semaine, les horaires sont ceux d’une médiathèque contemporaine, pas d’un monument historique. Et si vous voulez photographier l’étiquette révolutionnaire au revers du plat, il faudra expliquer pourquoi, les bibliothécaires ont leur mot à dire.

La moitié d’une bibliothèque, dans une ville qui n’en fait pas commerce

Je me suis arrêté un moment sur cette idée : la moitié. 185 volumes sur ce qui reste. L’autre moitié est ailleurs, dispersée, peut-être perdue.

Périgueux détient le fragment le plus dense, le plus lisible, le plus touchant de cette vie de lecture. Et elle le tient sans en faire un spectacle.

Ça me plaît, cette modestie. C’est très Périgourdin, finalement. On a quelque chose d’unique, on le garde, on le montre à qui demande.

Pas besoin d’encenser. Les armes dorées parlent assez fort, même sous le veau porphyre, même avec les étiquettes révolutionnaires qui gâchent un peu l’harmonie. Surtout avec ces étiquettes, peut-être.

Elles racontent que l’Histoire n’est pas propre. Qu’elle passe par les dépôts, les écoles centrales, les professeurs de dessin qu’on envoie à Paris pour remplir une bibliothèque de province.

Demain, ces livres seront encore là. Ouverts ou non, selon qui viendra. La reine les avait peu lus.

Nous, on peut y remédier. Il suffit de prendre rendez-vous, au 12 avenue Georges-Pompidou. Et de se souvenir que parfois, la moitié d’un trésor suffit à comprendre le tout, ou à se demander ce qui manque.

Nine Crozet, journaliste tourisme Loire-Atlantique

Par Nine Crozet

Nine Crozet est journaliste spécialisée dans le tourisme et le terroir. Elle sillonne la Loire-Atlantique depuis plus de dix ans : marchés de producteurs, vignobles du Muscadet, balades en bord de Loire et tables nantaises. Elle déniche les bonnes adresses loin des sentiers battus et teste elle-même hébergements, recettes et itinéraires avant d'en parler. Son objectif : donner des conseils concrets et vérifiés pour découvrir la région autrement, au rythme des saisons et des rencontres.

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